La frimousse pleine de taches de rousseur devint la mascotte du Campus.

Les yeux gris/vert toujours rieurs, les cheveux roux flamboyants, Cindy ressemblait à un personnage de bande dessinée.

L’une des étudiantes donnait des cours au centre de danse du Marais et la petite fille se prit de passion pour le Modern Jazz.

À l’âge de 15 ans, elle se rendit à la préfecture de police de Paris, raconta son histoire et obtint un titre de séjour en tant que réfugiée politique.

À 18 ans, elle obtint la nationalité Française.

Danseuse dans de nombreux spectacles, elle fut engagée par les producteurs d’une émission de télévision pour faire partie du corps de ballet accompagnant les artistes et les candidats chanteurs… futurs stars du petit écran.

Étonnant destin !

Entre ses « études de lettre » à Nanterre, sa vie digne d’un roman de Mark Twain et sa passion pour la danse, Cindy était une jeune femme étonnante et hors du commun. Cultivée, parfaitement bilingue, à l’écorce épaisse et endurcie, mais conservant un cœur de midinette, elle glissait dans sa vie avec appétit et émerveillement.

Femme indépendante et bien dans son époque, elle séduisait tous les hommes qu’elle croisait…

Le sexe était pour Cindy une gourmandise naturelle, au même titre qu’une tablette de chocolat ou un sorbet aux pommes.

Habituée à être un objet de désir et à se débrouiller par elle-même, elle n’attendait strictement rien des hommes si ce n’est une source de plaisir et de réconfort.

Peut-être, un jour, plus tard, un géniteur pour des enfants qu’elle rêvait d’avoir.

Elle refusait toute aventure amoureuse dans son milieu de la danse et du spectacle. C’est au hasard de ses déplacements, et aux quatre coins de mondes virtuels qu’elle fréquentait, que Cindy trouvait des « boy friends »… amants d’un soir ou de quelques semaines, bénéficiaires d’un CDD du cœur, sans lendemain ni indemnité !

Avec une petite exception pour Cédric.

Cédric pas amoureux, mais idolâtrant la femme.

Cédric qui vient sans poser de question.

Cédric dévoué, fragile et tolérant qui devint le compagnon régulier.

Ou plutôt l’invité régulier.

On n’habitait pas le cœur ou le corps de Cindy. On en était l’invité.




Jusqu’au jour où la vie exceptionnelle de Cindy a basculé.




Cindy, la Survivante de Belfast, la Clandestine du Ferry Douvres/Calais, la Mascotte du campus de Nanterre…




Jusqu’au ballet de Flamenco.

Jusqu’au Noël de l’Élysée…




Une grande scène dans le grand salon du Palais de l’Élysée.

Devant la scène, des dizaines de chaises.

Public inattendu et contrasté.

Le noël de l’Élysée est traditionnellement offert aux défavorisés.

Des enfants dans des chaises roulantes, ou bien sortis d’orphelinats. Des nécessiteux, des êtres cassés, diminués, affamés.

Les yeux exorbités devant les ors de la République.

Indécente.

L’esprit chamboulé par le parterre des « grands de ce monde » ; Ministres, Officiers supérieurs tapissés de galons et de médailles, Dames de France et de Navarre…

Une de leur robe pourrait faire vivre chacun de ces démunis pendant des années !

Et le spectacle !

Des humoristes, des jongleurs, des amuseurs.

Un groupe d’enfants qui chantent.

Et puis ce Flamenco. La danse du malheur et du désir, de la tendresse et de la détresse.

Avec cette blonde/rousse fine et flamboyante qui se cambre avec élégance et impudeur. Son regard limpide et rieur qui se colore de gravité et de souffrance.

Les enfants y voient beauté et puissance.

Les adultes y voient sensualité, drame de l’amour et du désir.

Les hommes ne peuvent quitter des yeux la créature envoûtante au regard fragile et clair, au corps parfait qui respire et transpire en émanant l’arôme sublime de la féminité dans la chaleur et dans l’effort.

La femme en mouvement, flamme dévorante et vive. Flamme brûlante et insaisissable qui carbonise les cœurs et pétrifie les cerveaux.

Au fond de la salle, presque caché pour ne pas attirer l’attention de l’auditoire, un homme observe, médusé, ce ballet incroyable et cette danseuse impossible.

Un homme discrètement surveillé par deux gardes du corps.

Un homme bouleversé qui applaudit la danse… et la danseuse.

Un homme dont l’esprit vacille, dont le pouvoir est anéanti par un désir qui inhibe son intelligence et sa toute puissance.







Quelques jours plus tard Cindy a reçu l’invitation par porteur.

Un déjeuner au palais de l’Élysée pour remercier les artistes qui ont offert ce spectacle de Noël.




La plus terrible question que se pose une jeune fille comme Cindy devant une telle invitation n’est pas : « Pourquoi m’invite-t-on ? ».

Ce n’est pas non plus : « Est-ce que je vais m’y rendre ? ».

Non, la question est : « Qu’est-ce que je vais me mettre ? ».

Et Cindy la belle, Cindy qui enfile un jean troué sans jamais se soucier de son look – elle plairait dans un sac -, Cindy qui collectionne les tee-shirts, les petites robes courtes, les hauts sexy… Cindy est juste angoissée car vraiment… elle ne sait pas quoi porter pour ce déjeuner.




Alors évidemment, lorsqu’elle est apparue dans une petite robe blanche à volants !

Une de ces robes à l’ancienne avec un bustier qui serre le corps jusqu’à la taille en gonflant la poitrine et qui s’évase en volants superposés qui ondulent au moindre mouvement.

Des volants impertinents qui s’arrêtent juste au-dessus du genou. Une petite robe sertie d’un long foulard de soie orangée rougeoyante en guise de ceinture, rappelant les nuances de sa chevelure qu’elle avait attachée au dessus de sa tête.

Une sorte de chignon désordonné, piqué par des baguettes japonaises, laisse s’échapper quelques mèches tourbillonnantes qui tombent en flammèches joueuses autour du visage et sur les épaules parsemées de petites taches de rousseur.

Un port de princesse. Toujours son regard clair et lumineux, presque pudique. Le visage à peine maquillé.

Petite fille innocente et indécente déguisée en Sissi Impératrice !




Déjeuner guindé et décontracté à la fois.

Des serveurs en livrée remplissent votre verre de cristal dès que le niveau baisse.

Des plats raffinés. Nouvelle cuisine, mais pas trop.

Un chemin de table fait de fleurs de lys, d’orchidées et de roses de toutes les nuances.

En fait, c’est la jeune et ravissante Première Dame qui est aux commandes.




- Le Président est retenu. Mais il passera nous saluer pendant le repas.




Il arrive au dessert.

Chacun se lève.

Sourire alentour.

Poignées de mains. Même si les plus strictes règles du savoir-vivre interdisent qu’on cherche à serrer la main d’une personne qui est à table.

Le président y va d’un petit discours improvisé où il célèbre le talent et la grâce des artistes.

Il fait un compliment aux dames pour leur élégance.

Demande à chacun de s’asseoir et de poursuivre le repas.

Il passe derrière sa jeune épouse en posant ses mains sur ses épaules.

De là, elle est la seule à ne pas voir…

À ne pas voir le regard qu’il porte sur Cindy…