Il se retrouve là, dans une sorte de chaumière cossue, une de ces pièces à vivre rustiques comme on en voit dans les fermes prospères.

Confortablement installé dans un lourd canapé de cuir, à discuter tranquillement avec ce personnage sorti d'un roman d'espionnage.

Ils discutent comme deux vieux amis en buvant une bonne bière.

Comme deux vieux amis, pas vraiment. Le Colonel lui dit « tu », mais lui, Cédric, il n'y arrive pas. Ce type l'impressionne.

On sent une machine à l'intérieur, pas un homme.

Une machine avec laquelle il entretient une sorte de conversation sereine… à propos de sa mort.




- Écoute bien, reprend le Colonel, le problème aujourd'hui n'est pas ce que tu sais de Cindy, car tu ne sais rien. Le problème c'est que tu connais le Directeur, et que tu me connais MOI.




Le Colonel s'interrompt. Il observe le jeune homme. Le jeune homme abattu qui garde les yeux plongés dans son verre de bière.

Il se demande pourquoi il a pris la peine de l'emmener avec lui. L'espoir secret de pouvoir découvrir quelque chose qu'il aurait appris sans même s'en rendre compte.

Un détail qui lui permettrait à lui, le Colonel, de comprendre pourquoi cette simple affaire a pris ces proportions.

Poussant le Directeur à la faute.

Car cette bombe était une faute.

Sans compter l'accident. Le pseudo accident. Une hécatombe pour rien.

Enfin, PRESQUE rien.




Il reprend.




- Si tu es vivant, c'est que les choses me dépassent aussi. On m'a doublé, avoue le Colonel. Et la question est : « pourquoi ? ».




- Mais c'est quoi cette histoire ?




- Une histoire… un dérapage, un grain de sable. Une histoire que tu n'as pas envie de connaître. Tu as vu déjà ce qu'on t'a fait alors que tu ne sais rien.




Cédric imagine. Il doit être mêlé à une affaire de grand banditisme. Cindy devait avoir un ami trafiquant de drogue ou quelque chose… un type qui élimine tout ce qui le gène. Et le Colonel est certainement un de ses sbires.




Il lève les yeux vers le Colonel. Une certitude s'insinue dans son esprit.

La certitude que c'est ce type qui a tiré sur Cindy.

Ce type… cette machine en face de lui !




Comme s'il avait lu dans ses pensées, le Colonel poursuit.

- Laisse le passé là où il est. Ce qui est fait...




Il s'interrompt.

Comme une pointe de regret.

Reprend.




- Je dois te laisser ici, j'ai beaucoup à faire. Il y a tout ce qu'il te faut ici. Le frigo est plein, la télé fonctionne. Tout. Mais n'essaie pas de sortir ; les fenêtres sont blindées et verrouillées, il n'y a ni téléphone, ni ordinateur. Alors n'essaie pas.




Il regarde autour de lui comme s'il voulait vérifier qu'il n'oublie rien.




Ajoute.




- Je passerai dans quelques jours, j'ignore combien. Si tu restes tranquille, on sortira peut-être vivants de cette histoire. Tu peux me faire confiance. Ici, tu es en sécurité. Les gens qui m'emploient m'ont donné l'ordre de te tuer. Si j'avais voulu le faire, tu serais déjà mort.




Ça, Cédric en était sûr.




- Mais s'ils savent que je ne l'ai pas fait, c'est moi qui suis mort.




Cette confession donne de l'assurance à Cédric. La machine avoue qu'elle peut mourir. Ça lui donne un peu d'humanité.




- Et vous, vous êtes qui exactement ?




- Tu vas le savoir… tu vas le savoir bien vite.




-

D'abord, se reposer un peu. Reprendre ses esprits.

Mbaye est certain que cette bombe est liée à l'affaire Cindy.

Ce Colonel qui lui demande de laisser tomber au Parc Monceau.

Et puis, ce que lui a murmuré Cindy dans l'Ambulance.

Tellement gros, tellement terrifiant.

Il était même resté quelques jours sans y croire. Mais là.

Là, la seule explication plausible tenait dans la petite phrase que Cindy avait prononcée.

Une histoire bien trop grande pour lui.

Mbaye est un flic ordinaire. Il a franchi les étapes en étant studieux et appliqué. Pas en produisant des éclats ou des actes d'héroïsme.

Un simple fonctionnaire de police, devenu lieutenant à force de travail et de constance.

Aujourd'hui il est visiblement la cible d'une bande de tueurs.

Et pourtant, personne ne sait ce qu'il sait, lui. Personne n'a donc de raison de le faire taire.

Il pense à Marina. La culpabilité le submerge.

Cette femme était là, pour son plaisir à lui. Son plaisir de mâle égoïste.

Et ce qu'on a pu en récupérer tient dans une boîte de chaussures.

Il tente de détacher son esprit de la vision du spectacle macabre de son appartement.

S'il veut réfléchir, il doit refouler cette image.

Et il veut réfléchir. Il s'est « réfugié » là pour réfléchir.

Mbaye est allongé dans une petite chambre d'enfant… le lit est étroit mais confortable.

C'est son cousin Adama qui lui a offert l'hospitalité pendant que le petit est au pays dans la famille.

Une chambre d'enfant dans une cité HLM de Rosny, à l'est de Paris, tout près. Simple et tranquille.

Il avait passé la première nuit au commissariat, dans le bureau de Fayot.

Le lendemain, après être repassé dans son appartement pour récupérer quelques affaires « récupérables », il avait accepté l'invitation.

Être dans une maison « amie » pour se poser, réfléchir, faire le tri.

Il n'avait pas beaucoup dormi dans la petite chambre… ces images horribles de sang sur les murs noircis. Et puis un rêve où il se voyait lui-même ouvrir le frigo et s'éparpiller dans la cuisine.

Il était resté prostré toute la journée en se reprochant de ne rien faire, de ne pas savoir quoi faire.

Et puis il a pu parler à sa mère, sur Skype.

Il a menti évidemment. Explosion d'une bouteille de gaz.

Évidemment, elle a pleuré… et puis elle l'a engueulé, lui a dit que le gaz était dangereux, qu'il devait utiliser l'électricité, ou mieux, rentrer au Sénégal !




Il sourit. Chaque fois qu'elle le peut, elle essaie de le faire revenir. Même si elle est fière que son fils soit Lieutenant à Paris.




Les mères !




Il est tiré de ses rêveries par Adama qui entre dans la petite chambre.




- Le yassa n'attend pas ! tu viens dîner !




Le yassa est une sauce faite avec de la crème, des oignons, du citron et des épices. On peut accommoder le poisson, le poulet ou l'agneau avec la sauce yassa. Avec un peu de riz blanc, le yassa est un des plats les plus courants et les plus prisés au Sénégal.

Et le yassa de Fatou, l'épouse d'Adama, comment résister ?




Un bon dîner en famille. Ça fait si longtemps.




Après il faudra qu'il sorte.

Passer voir discrètement sa sœur, Aïssatou.

Mbaye tremble en pensant au risque qu'il lui fait courir.

Et puis retourner à la Dibiterie.

Voir Superscan.







-

Le repas est délicieux.

Fatou et Adama font la conversation.

On parle du pays. De l'hivernage, la saison des pluies où, malheureusement cette année, il ne pleut pas assez.

On parle de l'eau, qui va manquer partout. Qui manque déjà. Du riz qu'il faudrait faire pousser en Casamance plutôt que de l'acheter à l'étranger.

Mais Mbaye a du mal à se concentrer sur ces sujets qui, habituellement, le passionnent.

Son esprit ne peut se détacher de cette obsédante question.

Personne n'a de raison de vouloir le faire taire, car personne ne sait que la jeune fille lui a murmuré quelque chose à l'oreille, dans l'ambulance.

L'ambulance !

L'infirmière qui proteste quand il a penché son oreille pour écouter le murmure de Cindy !




- Je dois m'absenter, je suis désolé, c'est urgent !




Fatou et Adama comprennent. Le cousin flic, on a l'habitude. Il arrive à l'improviste et repart en coup de vent !




Il y a peu de circulation à cette heure.

Mbaye a vite fait de rejoindre la porte des Lilas.

L'hôpital Robert Debré.

Les urgences.

Le planning des ambulances.

Les noms des équipes de ce jour-là.

L'employé, rendu muet par la carte de police, observe en retrait.

Mbaye tourne les pages avec fébrilité.

Il ne s'y retrouve pas.

Il se tourne vers l'employé.

- Vous pouvez m'aider ?

Le visage de l'employé s'éclaire. Enfin, il est utile !

Mbaye désigne la page.

- Je cherche les noms de cette équipe, celle qui a amené la jeune fille sur qui on avait tiré, ce jour là…

- Oui… une histoire terrible !

- En effet, une fille si jeune, si jolie !

- Non… je parle de l'accident.

- L'accident ?

L'employé est gêné. Un petit homme rondouillard aux joues rosies de couperose.

Il renifle, comme s'il avait le nez pris. Sort un vieux mouchoir en papier et s'éponge le front.




- Ben oui… l'accident ! tous les trois morts sur le coup, le chauffeur, l'infirmière et le réa… Ils fonçaient sur une urgence. Heureusement qu'il n'y avait pas de malade à l'intérieur… le truc classique, je leur dit toujours aux ambulanciers « vous roulez trop vite, vous allez vous planter ! ». Et merde, ils se sont bien plantés. Des tonneaux et tout qui pète ! Tu parles d'un destin, pour des gens qui sauvent des vies…




- Ça c'est passé quand

Mais Mbaye n'écoute pas. La réponse, il la connaît.

- Ben, c'était avant-hier !

Avant-hier.

Le jour de la bombe !

La suite mercredi 24 septembre