Elle admire son corps bronzé et « tellement bien gaulé » comme elle le dit elle-même.

Elle se met à cheval sur le bord de la baignoire… attrape l'huile de bain… SON huile de bain… en verse une généreuse rasade dans la baignoire et fait couler l'eau…

Elle reste à contempler quelques instants la mousse qui se forme à l'impact de l'eau.

Un pied dehors… un pied dedans…

Le contact du bord de la baignoire entre ses cuisses commence à l'émoustiller…

« Pas tout de suite », se dit-elle…

Elle se relève, enfile un peignoir de tissus éponge pendu à la porte de la salle de bain.

La cuisine… Elle cherche un verre dans le placard.

Ouvre le frigo…

-

20h30…

Il sait que Marina l'attend.

Pourtant il n'est pas près de rentrer.

Il a voulu assister à l'incinération jusqu'au bout. Avec l'employé du centre.

Comme pour être sûr.

Voilà, c'est fait. Cindy Wilson n'existe plus.

Plus de trace de Cindy Wilson.

Mbaye soupire en sortant du centre de crémation.

Le jour a baissé.

Mbaye se sent seul, accablé. Il ne peut plus faire machine arrière.

Incha Allah !

Se ressaisir, agir. Quand on se bat, la peur s'estompe.

D'abord passer reprendre la voiture restée devant l'Hôpital.

Puis mettre la main sur Superscan.

C'est impératif.

Il appelle Marina sur son portable.

Boite vocale… il sourit. Il l'imagine dans son bain, la coquine !

Il laisse un bref message. « Prends ton temps BB, je serai là vers 22h… ».

Il fait signe à un taxi.

- Hôpital Robert Debré !

Il a dit ça avec une telle hâte que le chauffeur est persuadé qu'il va rejoindre une femme qui accouche, ou quelque chose dans le genre.

Mbaye se laisse aller dans le taxi.

La fatigue reprend le dessus.

Il se repasse le film des derniers jours. Il y a tellement de choses qu'il ne comprend pas… ou qu'il a peur de comprendre.

Puis il chasse cette pensée. Cette pensée qui l'empêche de penser.

Cette pensée qui le met en panique.

Alors il se concentre sur Superscan, le faussaire. Le roi des faux papiers.

Ils se connaissent bien tous les deux, entre Africains.

Il a rencontré Mathieu Benket il y a cinq ans. Il débutait dans les faux papiers. Il se contentait de scanner des cartes d'identité, de changer la photo et de les plastifier pour dissimuler les détails.

D'où le surnom de « Superscan ».

Inutile de dire que ces faux papiers ne trompaient personne. Mais il les vendaient pour presque rien.

Superscan, ce n'est pas une crapule, c'est un militant !

Et depuis, il est devenu un expert.

Il arrive à se procurer des vrais passeports, vierges.

Impression, encre, estampage ; tout est pro.

Alors avec la nouvelle politique, Superscan est devenu l'ennemi public N° 1 !

Mbaye récupère sa voiture. Une petite Clio de service bleu foncé, banale.

Le portable sonne. C'est Fayot.

Mbaye ne répond pas. Il n'a qu'à laisser un message.

S'ils veulent communiquer, qu'ils lui installent la radio réglementaire !

Avec les portables, on néglige cet outil.

Direction porte de Clignancourt.

Mbaye est pressé et pourtant il reste sur les boulevards des Maréchaux. Il n'aime pas le périphérique.

Et puis la porte de Clignancourt, ce n'est pas si loin. Et à cette heure, ça roule bien.

Le QG de Superscan, c'est un petit rade sénégalais, la Dibiterie, au cœur du quartier Château-Rouge.

La Dibiterie, il n'y en a qu'une à Paris. On y découpe de l'agneau épicé qu'on sert grillé sur des planches de bois, avec du piment. C'est l'un des plats préférés au Sénégal.

Alors Mbaye, la Dibiterie, il connaît !

Pourtant, Superscan n'est pas Sénégalais, mais de Libreville. Seulement voilà, la Dibiterie est une plaque tournante.

Une plaque tournante pour les immigrés, Sénégalais, Maliens, et aussi ceux d'Afrique centrale.

Évidemment Superscan n'est pas à la Dibiterie.

- Il a bougé, lance le patron de l'endroit, il ne devrait pas durer, Inch'Allah.

Mbaye s'assied, résigné, et demande un jus de gingembre.

Babacar, le patron, un vieux bonhomme sec, pose le gingembre devant Mbaye.

Le gingembre de Babacar ! une légende ! avec un peu de citron vert, un peu de jus d'ananas pour adoucir et, parfois, une feuille de menthe. Juste assez fort, rafraîchissant et… tonifiant !

Mbaye trempe les lèvres en fermant les yeux, et là, il est à Ouakam… le goût du Gingembre, le parfum de l'agneau grillé…

La nostalgie le reprend. Il sait qu'il va bientôt devoir aller à Dakar. Alors Dakar lui manque davantage encore.

Babacar le sort de ses rêveries. Il demande, l'air de rien, tout en préparant un shawarma.

- Tu le veux pour quoi, Superscan ?

Babacar sait que Mbaye est flic, mais la Dibiterie est un terrain neutre.

Il sait que Mbaye ne l'arrêtera pas ici.

Ici c'est la « Teranga ». La terre d'accueil où règne l'hospitalité et le partage.

- J'ai besoin de lui, répond calmement Mbaye.

- Toi ? tu as besoin de lui ?

Mbaye répond d'un hochement de la tête.

Alors Babacar prend son portable et appelle.

-

- Salam Aleikoum

Mathieu Benket, dit Superscan, fait son entrée dans la Dibiterie.

Il n'est pas Musulman, mais il sait dire bonjour en terrain Sénégalais.

- Malekoum Salam

Tout le mode a répondu en chœur, comme dans un rituel.

Superscan serre la main de Babacar qui s'essuie avant.

Rapide regard panoramique.

Il repère Mbaye et va s'asseoir devant lui.

- Alors Abdoulaye, nangadef

- Ça va, répond Mbaye.

Superscan l'a appelé par son prénom, pour montrer à Mbaye que ici, ils sont amis.

Mbaye a bien compris, mais il n'est pas venu pour arrêter le faussaire, et le faussaire le sait.

- J'ai besoin d'une belle image, reprend Mbaye.

- Toi ? une image ?

- Oui. Je te donnerai tout ; photo, nom, adresse…

- Et tu paies comment ?

- En te disant tout ce qu'on a sur toi à la brigade.

Les deux hommes restent face à face.

Babacar pose un verre de Gingembre devant Superscan.

Mbaye a les yeux rivés sur les yeux du faussaire.

Le faussaire a l'allure d'un héros d'une vieille série américaine, Starsky et Hutch. C'était « Huggy les bons tuyaux », un indic un peu proxénète.

Visage fin et malicieux, silhouette dégingandée, l'air de toujours se moquer du monde.

Fringué comme un prince… costume 3 pièces, cravate avec une perle fine épinglée juste sous le gigantesque nœud.

Un peu une caricature.

- Tu te lances dans le trafic ?

Mbaye se met à contempler son verre.

Puis lève les yeux à nouveau vers Superscan.

- C'est pour moi…

-

Cédric n'a pas faim.

À peine arrivé dans sa chambre sourde, on lui a servi un repas froid. Un de ces plateaux de luxe qu'on lui sert chaque jour depuis son enlèvement.

Le genre de plateau que servent les PDG à leurs invités dans les entreprises, pour les déjeuners de travail.

Son patron utilise le même genre de service à l'agence.

Un grand traiteur.

Il se demande si on s'inquiète pour lui dans sa boite, LOSANGE, l'une des premières agences d'image de marque d'Europe.

Vincent Vidrocq a sûrement téléphoné partout.

Le boss ne lâche pas son équipe. Mais que peut-il faire ?

On lui a certainement donné une explication.

Cédric sait bien qu'il ne peut rien espérer côté Vidrocq.

Qu'il ne peut rien espérer du tout.

Il repense à Cindy.

Quand il l'a rencontrée, elle revenait d'une tournée avec des chanteurs découverts par la Starac. Elle était épuisée.

Elle travaillait à la conception d'une émission de télévision sur la danse. Elle voulait changer de vie.

Pourtant, à 23 ans, tout commence !

Il l'avait rencontrée sur facebook, un site de relation sociales où chacun se trouve et se regroupe par affinité en composant des pages personnelles et en créant des groupes que chacun peut rejoindre à sa guise.

Il l'avait trouvée jolie et l'avait « pokée » à plusieurs reprise.

Le poke, c'est un signal qu'on envoie pour attirer l'attention ; on clique, et l'autre va recevoir un petit message disant qu'on l'a « poké ». Et là, on peut ignorer, ou « poker » en retour.

C'était devenu le grand jeu sur facebook. On se poke, on se repoke, indéfiniment. Jusqu'à ce que l'un des deux se lasse.

Ou qu'il se décide à entrer en contact.

C'est ce qu'avait fait Cédric.

Ils avaient échangé beaucoup de messages. Sur leur métier respectif, les projets TV de Cindy…

Et ils s'étaient donné rendez-vous.

Une fille troublante, tellement jolie.

Un visage de bébé, piqué de tache de rousseur.

Les cheveux de feu, comme son corps.

Mais ça, Cédric, il ne le découvrira que beaucoup plus tard.

Car elle l'avait fait attendre plusieurs semaines avant de lui céder.

Une fille indépendante, effrontée, pleine de vie et d'humour.

Il se souvient, elle était tout excitée car elle avait été choisie pour exécuter un ballet de Flamenco pour l'arbre de Noël de l'Élysée.

C'étaient les répétitions. Un extrait d'un spectacle qu'elle avait donné l'année précédente à l'espace Cardin.

Il s'était moqué d'elle.

Danser à l'Élysée, c'est un non-événement !

Même si c'est pour des enfants handicapés.

Et après ce Noël, ils s'étaient vus moins souvent.

Quelques semaines plus tard, elle l'avait invité chez elle.

C'est là qu'il avait découvert son petit appartement coquet.

Celui-là même qu'il a fui il y a quelques jours.

Ils avaient passé une première soirée étrange.

Elle avait dit qu'elle voulait lui parler, lui expliquer quelque chose.

Mais rien.

Elle n'avait rien dit.

Juste parlé du pilote d'émission qu'elle devait tourner dans quelques semaines.

Juste servi un petit dîner.

- C'est du surgelé, avait-elle avoué en riant.

Pas le temps de cuisiner.

Il se souvient encore du repas ; tartare de saumon avec des petits légumes.

Et le dessert…

Cindy qui sourit. Qui s'approche de lui.

L'entraîne dans la chambre…

Lui confisque son blackberry et le pose sur la table de nuit.

Comme elle le fera de si nombreuses fois.

Cindy qui caresse.

Cindy… qui se donne.

Qui danse contre lui, qui danse sur lui.

Avec des larmes.

Des larmes qu'il ne comprend pas.

C'est cette nuit-là qu'elle lui a révélé qu'elle avait un autre homme dans sa vie.

Qu'elle ne pouvait pas en dire davantage.

Qu'il fallait qu'il accepte ou qu'il s'en aille.

Qu'il accepte et qu'il n'en reparle plus jamais…

Il avait accepté.

-

Le chemin n'est pas très long entre la Quartier Château-Rouge et Saint Denis, rue de la Légion d'Honneur…

Mbaye sait que Marina l'attend.

22h30 ! elle doit être en feu !

Penser à Marina lui fait du bien.

Au bout de l'avenue du Président Wilson… la rue Gabriel Péri.

Quelque chose ne va pas.

La colonne de fumée au loin.

Dans SA rue.

Dans SON immeuble.

Une barrière de police.

Montre sa carte.

Passe.

Le flic explique : une bombe, au 4ème étage.

SON étage.

- Marina !

La suite Vendredi 22 août...