C'est lundi et Mbaye termine son petit déjeuner… seul.

Marina est partie fâchée…

S'il n'aime pas CE lundi, c'est qu'il a passé un mauvais dimanche.

À ne pas pouvoir « désembrouiller » ses idées.

À ne pas pouvoir faire la grasse matinée.

À ne pas pouvoir répondre favorablement aux savantes et brûlantes sollicitations de Marina.

Dimanche de merde.

Il n'a même pas pu avoir sa mère sur skype… délestage à Dakar !

Il n'a même pas osé aller voir sa sœur Aïssatou ; qui pourtant n'habite pas très loin de chez lui.

C'est vrai… à présent, sa sœur, il doit l'éviter… c'est aussi ce qui lui fait le plus mal dans toute cette histoire.

Il est inquiet soudain… il se demande s'il a bien pensé à tout.

Il ne regrette rien, mais il se demande si cette affaire n'est pas un peu trop grosse pour lui.

La preuve… ce Colonel.

Ce Colonel qui n'est pas clair… il a voulu le rencontrer et ne lui a posé que des questions insignifiantes… comme si les réponses étaient sans importance pour lui…

Ou plutôt comme s'il connaissait les réponses…

Mbaye se sent à nouveau gagné par la peur…

Ce Colonel… il est simplement venu lui dire de laisser tomber, c'est évident !

-

Un bref salut aux collègues.

Chacun lui désigne le bureau de « Fayot ».

Genre : « IL t'attend ! ».

Résigné, Mbaye frappe à la porte du chef.

Le Commissaire Feyeux lance « Entrez Mbaye ! ».

Ça a le don d'énerver le Lieutenant, il sait toujours qui frappe.

- Asseyez-vous Mbaye, asseyez-vous.

Mbaye s'installe dans l'un des deux fauteuils de cuir qui font face au bureau de « Fayot »…

Fayot qui lève les yeux et observe Mbaye quelques instants…

- Cette affaire de danseuse, c'est quoi ?

- Une histoire de fesse qui a mal tourné avec son petit copain.

Il a répliqué avec désinvolture.

- Et la fille, elle est où ?

- Hôpital Robert Debré, à la morgue…

- La famille est avertie ?

- Elle n'a personne apparemment. En tout cas, pas en France… on n'a pas trouvé de famille.

- Faudra quand même voir d'où elle vient, qui elle est, et tout… vous voyez ?

- Oui… je vois.

Mbaye soupire.

- Et le petit copain ?

- On le cherche…

Le commissaire Feyeux reste pensif… il donne l'impression d'être fatigué. Ses traits tombent… mais c'est aussi la forme de son visage… tout tombe sur son visage ; la bouche, les yeux, les joues…

Un visage de crapaud… mais de gentil crapaud…

Car il est gentil Fayot, il sait qu'on l'appelle comme ça et il est le premier à en rire.

L'humour sauve de tout, dit-il quand il se veut philosophe.

Soudain Fayot semble sortir de sa torpeur…

- Et vous êtes sur autre chose ? Le faussaire ?

- Oui, je vais m'occuper de Superscan ! je crois qu'il est temps.

- C'est vrai… on a ce qu'il faut pour l'arrêter, je me demande d'ailleurs pourquoi vous avez tant traîné.

- Je voulais avoir des éléments plus solides…

- Et vous les avez, interrompt le Commissaire… alors allez-y, foncez !

Le Commissaire sourit intérieurement. Il sait bien pourquoi Mbaye traîne les pieds pour arrêter « Superscan », alias Matthieu Benket, le principal pourvoyeur de fausses cartes d'identité et faux passeports de l'immigration clandestine.

Question de solidarité avec les frères Sénégalais ou Maliens…

Ce boulot de merde, on est bien obligé de le faire se dit-il… et les faussaires sont avant tout des bandits.

-

- Amenez-le moi ce Cédric, bougonne le Directeur.

- Mais Directeur, si on vous l'amène…

Le Colonel suspend sa phrase.

- Je sais, Colonel… je sais bien.

Le Directeur enlève ses lunettes, se masse l'arête du nez.

Il reprend.

- Mais il faut qu'on soit certain, mon vieux. On n'a pas le droit à l'erreur.

Le Colonel est raide.

Dans ce genre de circonstance, c'est l'esprit militaire qui reprend le dessus.

Obéissance… on ne discute pas les ordres…

Presque : on ne comprend pas les ordres, mais on les exécute !

C'est plus… confortable.

Le Directeur reprend, les yeux mi-clos, comme dans un souffle.

- Il faut qu'on soit certain… qu'il n'a rien vu, qu'il ne sait rien…

Puis, comme pour lui-même ;

- Mais qu'est-ce qu'il foutait là, ce con !

Davantage une injure qu'une question.

Il lève les yeux sur le Colonel.

Il le scrute quelques instant. Son regard se fait inquisiteur.

- Dites-moi , Lugol…

Ça y est, le Directeur l'appelle par son nom… Le Colonel Franck Lugol déteste ça.

Il ne répond pas, attend la suite, résigné.

- Cette Cindy… elle vous avait déjà vu… avant ?

- Vous le savez bien, Directeur.

- Et elle vous a reconnu ?

- Oui… mais elle est morte.

- Je sais Colonel, je sais... Elle est morte dans l'ambulance.

Il ajoute.

- Donc… elle a pu dire quelque chose à ce Cédric…

Le Colonel sait que le Directeur le manipule. Il lui colle tout sur le dos.

Elle aurait dû être tuée sur le coup.

Il aurait dû se masquer.

Maintenant, c'est à lui de… nettoyer.

- Alors amenez-le-moi… et après on verra.

Le Colonel se met au garde-à-vous.

Tourne les talons, en direction de la porte insonorisée.

Le Directeur remet ses lunettes.

Il se lève, comme pour raccompagner le Colonel.

Il le rejoint et le prend par le bras.

- Colonel… cette fille, il faut l'incinérer… avant l'autopsie.

Le Colonel va pour répondre. Le Directeur l'en empêche ;

- Demandez à Mbaye de s'en charger… ou plutôt, demandez à son patron de lui demander… mais vite !

Le Directeur retient toujours le Colonel Lugol par le bras… il semble ennuyé.

Il ajoute, en chuchotant presque à l'oreille du Colonel.

- Mbaye… c'est sans risque ?

- Il patauge… c'est un naïf…

- Méfiez-vous des Sénégalais…

- Je sais Directeur, franc comme un âne qui recule…

- Alors, quand elle sera incinérée…

- À vos ordres…

-

Le boulevard Sérurier est encombré… comme d'habitude.

Mbaye sort son gyrophare et le plaque sur le capot, au-dessus de la portière…

Un petit coup de sirène et il déboîte.

Il sait qu'il abuse, il n'y a aucune urgence, mais bon !

Il est pressé d'y être.

Il coupe la ligne, remonte le boulevard et tourne à gauche vers l'entrée de l'Hôpital Robert Debré.

Il abandonne sa voiture devant l'entrée.

Il se sent chez lui dans cet hôpital, salue un peu tout le monde au passage et file vers les soins intensifs.

La morgue peut attendre un peu.

Dix minutes plus tard, il redescend.

La morgue.

Le corps.

L'ambulance est au rendez-vous… l'incinération, ça se passe ailleurs.

Pas de cercueil… juste le corps enveloppé dans un drap cousu.

Mbaye marche d'un pas décidé vers la sortie. Il tient la civière que pousse un infirmier. Comme s'il avait peur qu'elle s'échappe.

Il laisse sa voiture devant la porte, sans même la fermer. Il sait que personne ne va la toucher.

L'hôpital Robert Debré, c'est un peu sa famille…

S'engouffre aux côtés de l'ambulancier.

Direction, le centre de crémation.

Il se sent soulagé.

Il appelle Marina.

La suite Lundi 18 août...