La pièce est noire. Tellement noire qu'il croit être aveugle.

Dans une pièce, il y a toujours un peu de lumière qui passe ; le voyant d'un téléphone, d'un appareil électrique, lumière qui filtre sous une porte, un trou de serrure…

Mais là… rien.

Il prend conscience qu'il est allongé sur un lit.

Avec un matelas presque confortable.

Il tousse… son crâne lui fait mal.

Mais en plus, il y a une autre sensation étrange… il ne sait pas quoi, mais quelque chose n'est pas normal.

Il tousse à nouveau, en faisant exprès cette fois.

Sensation d'étouffement… d'étouffement du son.

Il lance un « aaah »… pas trop fort. Peur d'être entendu.

Et là, encore, il comprend.

Il est dans une pièce « sourde ».

Il avait déjà été dans une pièce sourde en visitant la maison de Radio-France. C'est une pièce architecturée pour absorber les sons. Avec les murs tapissés d'un matériau particulier qui fait que, au contraire de toute pièce ordinaire, les sons ne rebondissement pas.

Un pièce de ce type est très utile lorsqu'on veut enregistrer des sons, comme des bruitages, très mats, sans aucune réverbération…

On a l'impression dans un tel endroit, que sa voix est étouffée, mais aussi engloutie, digérée par les parois.

Sensation désagréable… il se souvient, il était ressorti très vite de la pièce sourde.

Et là… il est dans une pièce sourde, il en est certain…

Une pièce sourde et aveugle.

Normalement, il devrait être dans une cellule… ou dans un bureau… ou même dans une de ces cages grillagées de certains commissariats.

Il s'assied au bord du lit.

Dans cette pièce, il n'entend presque pas le bruit de ses mouvements…

Il se rend compte qu'il est pieds nus.

Une moquette au sol… pas moelleuse, mais une moquette.

Comme dans une chambre.

Il se rend compte qu'il est nu… juste son caleçon.

Il plisse les yeux.

Il essaie de voir quelque chose…

Rien.

Machinalement il lance ses mains … pour « voir »…

Voir s'il n'y a pas une table de nuit… avec son Blackberry dessus.

Il s'en servirait comme d'une lampe de poche, comme il le fait souvent en rentrant chez lui la nuit.

Rien.

Et puis il se souvient.

Le Blackberry, on lui a confisqué tout de suite. C'était l'homme à la cigarette, dans la voiture.

Il avait dit : « Le Blackberry ! » en tendant la main.

Cela ne l'avait pas étonné sur le moment, mais comment pouvait-il savoir qu'il avait un Blackberry et pas autre chose ?

La panique reprend le dessus…

Ils savent tout.

Ils m'enferment dans une sorte de chambre d'isolement… ne me posent aucune question.

Ils m'ont donné à boire… drogué, déshabillé… et…

Rien…

Cédric essaie de savoir depuis combien de temps il est là…

Cela pourrait faire 5 minutes comme 5 jours… ou 5 semaines…

Il touche ses joues… sa barbe…

Deux jours…

Il s'est rasé le matin, c'était jeudi… est allé à l'agence de création graphique et a rejoint Cindy chez elle le soir.

Il s'est sauvé dans la nuit… a vagabondé toute la journée… et s'est fait arrêter en rentrant en fin de journée… c'était vendredi.

Là… on est samedi… d'après la barbe, on est samedi, probablement le matin…

Bon, voilà au moins un repère… on est samedi matin.

Cédric esquisse un sourire.

Aussi dérisoire que cela paraisse, savoir quel jour on est, lui procure une grande joie, une sorte d'apaisement…

Puis il repense à sa situation et son sourire s'efface.

Pour la première fois depuis qu'il a enjambé le corps de Cindy, en pleine nuit, pour se sauver, il essaie de récapituler.

Il essaie de reconstituer ce qui s'est passé pour tenter de comprendre.

Là, il repense au sexe.

Il ne faut pas qu'il pense au sexe avec Cindy car cela inhibe son intelligence.

Même si, quand il pense au sexe, son crâne lui fait moins mal.

Il a été réveillé… s'est levé… s'est blessé sur des petits morceaux de verre.

Machinalement il touche son pied.

Il y a juste un petit pansement bien propre.

Son pied n'est plus douloureux. On lui a certainement refait le pansement… et même soigné la plaie.

Il revient au scénario de cette nuit-là.

Il aurait dû appeler la police… ne pas se sauver comme un con.

Mais la panique.

Elle lui avait dit qu'elle avait quelqu'un dans sa vie… un homme puissant et dangereux.

Qu'il ne fallait surtout pas qu'il sache…

Elle lui avait dit qu'il était très… possessif… comme tous ceux de son genre…

- Quel genre ?

Il avait questionné…

Elle n'avait pas répondu.

Elle lui avait fait un sourire… comme pour masquer quelque chose de sombre, très sombre… très loin au fond d'elle-même…

Et puis elle avait changé de conversation… si on peut appeler ça une conversation…

Et elle avait fait comme toujours… avec ses yeux, avec ses mains… avec ses lèvres…

Avec tout son corps…

Et voilà qu'il repensait au sexe.

Soudain… un léger bruit…

De l'autre côté de la pièce, face au lit.

Il porte son regard dans la direction du bruit.

Rien.

Pas d'autre bruit.

Une lampe s'allume… l'aveugle.

La lampe… juste un petit faisceau lumineux braqué sur son visage.

Il ferme les yeux.

La lampe se met à parler.

- Comment va Monsieur Cédric ce matin ?

Cédric comprend que l'homme s'est assis face au lit et qu'il tient une lampe torche.

Cédric ne répond pas.

Il ouvre les yeux et les referme aussitôt.

- Voilà… la situation est simple… grave mais simple. Je sais que vous n'avez pas tué la jolie Cindy…

Il parle de Cindy comme s'il la connaissait.

La voix de l'homme est un peu sourde… toujours l'effet produit par cette étrange pièce.

Cédric ouvre les yeux… la lampe s'est éteinte.

Cédric se racle un peu la gorge.

- Alors… pourquoi je suis là ?

Il a l'impression que sa voix est éteinte… qu'aucun son n'est sorti de sa bouche.

Pourtant l'homme répond :

- La vraie question est : pourquoi étiez-vous là quand on l'a tuée ?

Cédric n'a pas le temps de répondre…

L'homme poursuit.

- Et pourquoi étiez-vous là… tout court ? Que faisiez-vous dans sa vie ? Et que savez-vous de sa vie ? Et que vous a-t-elle dit ?

Cédric comprend à présent que ce n'est pas la police qui l'a arrêté. Probablement des truands ou quelque chose du même genre…

Il comprend aussi que, probablement, personne ne sait où il est.

- Mais nous avons tout notre temps, reprend l'homme, tout notre temps…

Et Cédric comprend qu'il ne s'en sortira pas.

-

- Notre conversation n'a rien d'officiel, dit le Colonel, c'est juste qu'on s'intéresse à cette affaire.

- Je comprends, répond Mbaye, je comprends.

Il avait reçu un appel sur son portable le matin même.

Un dimanche.

L'homme lui avait donné rendez-vous au parc Monceau, dans les beaux quartiers.

À 15 heures à côté du manège.

Je vous reconnaîtrai, avait-il ajouté.

Et là, ils marchaient comme deux vieux amis, au milieu des enfants qui jouent et des mamans avec leurs poussettes.

Celui qui avait demandé qu'on l'appelle « Colonel »… était en fait une caricature de Colonel.

Mbaye s'était dit qu'il croyait que ce genre de personnage n'existait que dans les films.

Blond, les yeux bleus un peu transparents, un visage carré aux mâchoires musclées, légèrement bronzé… athlétique, sûr de lui… bref un personnage de série B… un « James Bond » en un peu moins « classe ».

La tenue du Colonel n'avait rien de militaire ; un jean un peu délavé, comme ses yeux, et une chemise blanche qui flotte en dehors du pantalon.

Mbaye se sent un peu « déplacé » car il s'était cru obligé de mettre un costume…

Heureusement sans cravate.

- On voudrait juste savoir où vous en êtes de votre enquête, Lieutenant.

- On n'a pas grand-chose… un suspect qui visiblement dormait avec elle, et qui a disparu.

- Preuve de culpabilité, on ne prend pas la fuite si on n'a rien à se reprocher !

- Peut-être… il y a des détails qui ne collent pas. Le coup de feu est parti de l'extérieur de l'appartement… ou alors le jeune homme à bougé le corps pour qu'on accrédite cette thèse… tout est encore très… embrouillé..

Mbaye est pensif… il ne sait pas s'il doit livrer le fond de sa pensée… Où plutôt, il sent confusément qu'il doit tout garder pour lui… Ses conclusions, ses soupçons, ses interrogations… et surtout, surtout… ce que lui a murmuré la jeune fille avant de…

- Ne vous prenez pas la tête, Lieutenant ; vous devez retrouver ce Cédric, c'est une affaire simple… mais s'il a prémédité son coup, s'il a organisé cette mise en scène, il a probablement aussi préparé sa fuite… et là, ce sera difficile de mettre la main sur lui.

- Ce qui est sûr, c'est qu'on ne sait pas ou il est, ajoute Mbaye. Son portable est resté éteint, sauf quelques instants vendredi soir. Il était probablement passé chez lui… puis plus rien. On ne sait rien de plus.

- Et la fille ? reprend le Colonel distraitement…

- Morte dans l'ambulance. Pas de famille. On ne sait rien de plus… On ne sait rien de plus.

- Si vous n'avez rien d'autre, il faudra classer ce truc-là, Lieutenant. Ne pas perdre votre temps sur un crime de jalousie probablement… ce jeune doit être un peu cinglé pour monter cette mise en scène et disparaître dans la nature… parce que, cela m'étonnerait que vous le trouviez…

Mbaye reste songeur… pourquoi viendrait-on lui dire que « ON » s'intéresse à cette affaire, pour conseiller ensuite de laisser tomber.

Là… il a vraiment peur.

Le Colonel lui a posé la main sur l'épaule… un peu trop fermement pour que ce soit un geste simplement amical.

Ils marchent quelques instants…

Puis le Colonel tapote l'épaule du Lieutenant Mbaye, comme pour lui souhaiter bon courage et s'éloigne…

Abdoulaye Mbaye reste immobile quelques minutes… il observe le Colonel se diriger vers la sortie du Parc Monceau.

Tout se mélange dans son esprit…

Le Lieutenant Mbaye, 35 ans, la peau « noire bleue », grand et élancé, les traits fins, presque effilés, le physique d'un coureur à pieds… le regard vif et souvent joueur…

Sauf aujourd'hui.

Aujourd'hui son regard est vide… en fuite… comme Cédric. Aujourd'hui il a peur… et il se pose trop de questions…

La première d'entre elles étant : « est-ce que je me pose les bonnes questions ? ».

« Est-ce qu'il est important que je me demande pourquoi ce Colonel a l'air si sûr qu'on ne retrouvera pas Cédric ? »

Et qui est… ce « ON » ?

La suite Mercredi 13 août...