Concis et assuré, comme s'exprime un militaire.

- Mais ce n'était pas fini puisque ce Mbaye avait appelé la réanimation.

- Elle est morte dans l'ambulance.

L'homme hoche la tête. Pensif. Il semble assoupi, les yeux mi-clos. Puis il relève le visage, retire ses lunettes en se massant l'arête du nez. Il balance doucement sa tête en arrière. En regardant le plafond il questionne.

- Le jeune qui était là ?

- On l'attend chez lui.

- Vous ne l'avez pas localisé avec son portable ?

- Éteint…

L'homme se masse à nouveau l'arête du nez. Le Colonel regarde autour de lui. Il sait que le Directeur - comme tout le monde l'appelle dans les services - n'est pas content. Son regard se promène dans ce grand bureau aux meubles d'époque.

Il ajoute.

- Tout est conforme, Monsieur, je vous assure.

L'homme, le Directeur, reste silencieux, les yeux fermés. Le Colonel l'observe en attendant la question suivante… Un homme d'environ soixante ans. Le crâne luisant. Avec juste une bande de cheveux blonds de chaque côté. Le Colonel se surprend à se demander si ce blond est naturel ou s'il masque des cheveux blancs.

Le Directeur semble se réveiller.

- Et ce… Mbaye… c'est quoi ?

- Rien.

- Rien ?

- Un lieutenant… rien à dire…

- Mbaye… c'est…

- Sénégalais… mais rien à dire…

L'homme replace ses lunettes sur son nez.

- Un Sénéglais… c'est franc comme un âne qui recule… souvenez vous de ça Colonel.

Il se lève, signifiant que la conversation est terminée. Le Colonel fait un salut militaire et tourne les talons. Le Directeur ne le regarde même pas sortir. Il s'assied devant son bureau. Ouvre son tiroir, ce même tiroir duquel il avait sorti les deux téléphones portables qu'il a détruits dans le broyeur quelques heures plus tôt. Il appuie sur l'interrupteur du brouilleur. Il a l'impression que ce brouilleur lui donne des maux de tête. Il faudra vérifier.

À moins que ce ne soit le sale boulot…

-

Cédric se sent rassuré lorsqu'il remonte l'Avenue Gambetta. Il passe devant le petit poste de police. Personne ne fait attention à lui. Il traverse et entre dans son immeuble. Tout est calme. Dans le hall, il rallume enfin son Blackberry. Il écoute… Silence. Normal. L'ascenseur est silencieux, lui aussi. Il sort. Les deux hommes le ceinturent. Sans rien dire. Pas de « Cédric Dutertre, nous vous arrêtons pour le meurtre de Cindy Wilson »… Rien… pas un mot. Pas de menottes. Rien… Il ne proteste pas, il est résigné, il sait pourquoi on l'arrête. Même s'il sait qu'on l'arrête par erreur. Il sait aussi qu'il aura beaucoup de mal à prouver son innocence. Son pied lui fait mal. Sa tête aussi… tout bourdonne autour de lui. Il se laisse guider… dans l'ascenseur… … dans la voiture garée devant sa porte… Pas une voiture de police. Une voiture ordinaire qui pue le tabac. Les deux hommes n'ont pas dit un mot. L'un d'eux sort un portable. Tape sur une touche. Visiblement, le numéro se compose tout seul.

- C'est ok !

Il raccroche.

Cédric pense à Cindy… Cindy la danseuse, Cindy la belle… Cindy la mystérieuse… aux multiples vies.

L'un des hommes allume une cigarette.

Il regarde Cédric.

Cédric dont les yeux se mouillent de larmes.

-

Mbaye a du mal à se concentrer sur son rapport… Il pense au pays… Ouakam, à quelques kilomètres de Dakar. Une sorte de banlieue plate… avec des petites maisons collées les unes aux autres le long de la route qui mène à l'aéroport. Cela fait six ans déjà qu'il n'est pas retourné au pays. Triste souvenir. Son père disparu dans le naufrage du Djola, en revenant d'une mission en Casamance. À l'époque, il avait voulu rester définitivement au pays, mais sa mère a refusé. Sa mère qui lui envoie presque quotidiennement un petit sms « Da ma la name »… « Tu me manques »… Même quand il lui a parlé 5 minutes plus tôt. Même quand ils se sont vus sur msn ou sur facebook… Il sourit, c'est qu'elle est branchée sa mère … elle dit toujours « vive la technologie ! ». Elle a tout : les téléphones portables ; un par opérateur pour bénéficier des tarifs… L'ordinateur avec un accès haut débit… tout ! C'est que son cher fils lui envoie régulièrement des sous ! Avec ça, elle fait vivre toute la famille et elle se pare et s'équipe. Fière de son Abdoulaye entré dans la police française ! Et Lieutenant en plus ! Alors à Ouakam, la famille Mbaye, on respecte. Et depuis la mort de son mari, c'est elle la chef de famille puisque le fils aîné n'est pas là.

Mbaye fixe l'écran de son ordinateur. Il essaie de se concentrer sur le rapport. Il repense aux dernières 24 heures. La peur le reprend.

C'est qui cette Cindy ? Pas de famille… un copain qui s'est sauvé… Pourtant certainement innocent. La position du corps montre qu'on lui a tiré dessus de l'extérieur de l'appartement. Et lui, il devait être encore au lit à ce moment-là. Il a vraisemblablement marché pieds nus sur les éclats de verre de la petite horloge. Et a sûrement paniqué.

C'est qui cette Cindy ?

Ou plutôt… « c'était qui ? »…

Oui, c'est cela, il faut dire désormais : « c'était qui ? ».